11H
En coupant ces liens je déclare ouverte la
treizième édition de “Millésime”, le brunch’ art de la galerie “Le Vergers des arts”.
11H05
Bonjour,
Bienvenu à “Millésime”.
Un brunch’art est un moment d’art. Toutes les
demi-heures, un artiste nous donne à goûter un fragment d’œuvre. Les différentes disciplines se croisent, de sorte que le spectateur se trouve au point focal où les visions, les mots, les gestes
convergent, et créent une image des arts tels qu’ils se pratiquent aujourd’hui.
Le titre de cette douzième édition de Millésime est “Le don
”, substantif dérivé du verbe donner.
Millésime brunch’art a été imaginé par trois
personnes :
Anne Bernard,
cinéaste et plasticienne,
Catherine
Charlot, artiste et enseignante, qui n’est pas là aujourd’hui.
Olivier
Wahl, artiste et directeur de la galerie “les Vergers de l’art”
Ils m’ont demandé de vous dire ces textes d’introduction. Permettez-moi donc
de me présenter. Je m’appelle Jean-Claude Caillette. Je fais parti du comité de sélection des artistes de ce brunch’art. Je suis écrivain et peintre et j’anime également des émissions de radios
et de télévision.
Mais tout de suite, comme c’est de coutume dans “Millésime”, la recette
artistique qui a été préparée par Anne.
11h30
La lumière du don est facilement noyée par le brouillard de l’auréole morale.
Le risque est d’aborder cette notion de don avec naïveté et de s’enliser dans la guimauve des bons sentiments. Donner, ce n’est pas être généreux, non, le don n’a rien à voir avec la bonté. Le
don est juste un mode de relation, comparable à l’échange, par exemple à l’échange financier. Il y a une difficulté particulière si l’on veut saisir la nature du don. Il s’agit d’avoir de la
légèreté, sinon, on risque de passer à côté, par exemple, en cherchant une rétribution à son don, à être payé de son mérite par des louanges, ou par une fierté de soi. Ce n’est plus du don, mais
un échange, l’échange de ce qu’on a donné contre cette fierté. On a un salaire, on a fait du troc, le troc d’un objet contre la satisfaction de sa vanité.
Ce n’est pas grand chose le don, peut-être même rien. Peut-être s’agit-il de
rencontrer le don sans donateur, le don qui fait l’économie du donateur.
12h
Pour donner, il faut posséder. Est-ce qu’on peut devenir généreux au point de
donner jusqu’à ne plus avoir rien à donner ? Est-ce qu’on peut renoncer à donner, donner le don à l’autre. Le plus grand des dons est de recevoir, car celui qui donne a besoin qu’on reçoive.
Regardez les enfants. Cela leur fait tellement de bien qu’ils puissent nous donner quelque chose. Un dessin, un câlin, un bout de pierre.
Le spectateur plus encore que l’artiste est en position de donner. L’artiste
peut être fier de ce qu’il fait, et cette fierté, cette satisfaction de faire, le met dans une position de prendre et non une position de don. Le spectateur ne crée rien, il donne de son temps,
de son attention, il donne son jugement et son admiration quand il est devant une œuvre d’art. Il donne de sa personne.
A qui donne-t-il ? Au monde. A l’art. L’art est du côté de l’abandon
de l’objet. On n’est jamais propriétaire d’une œuvre d’art. On en est le légataire. Elle appartient à tous. Chaque regard est un don qui est fait à l’humanité. Car l’humanité est cette entité
constituée de tous ces regards, de toutes ces pensées, de ces participations. L’œuvre d’art est un moment où convergent ces participations.
12h30
Le mot de don évoque des notions morales de mérite ou de vertu, mais aussi
l’idée de talent, de capacité particulière de réaliser des œuvres. Le mot est utilisé ainsi dans des expressions comme « avoir un don pour dessiner ou pour faire du piano ». C’est par
ce biais que le don est rentré dans le vocabulaire des arts. Avec cette conviction, à l’origine, que ce don, serait un don de Dieu.
Etre doué, ne pas être doué. Dans le concret de l’expérience de l’artiste, ces
considérations ne sont d’aucune utilité. L’artiste est au prise avec le travail, la résistance de la matière, les peurs, les doutes, les égarements. Il vit un corps à corps avec la
situation, avec ce qui le porte à faire, avec ce qu’il est. En vérité, cette idée qu’il est doué renvoie au résultat de son travail. Elle nait du constat qu’il existe des personnes capables de
créer des objets séduisants qui rencontrent un succès public.
C’est utile de repérer les « personnes douées » c’est à dire
capables d’intéresser le public. Grâce à cette notion, nous avons moyen de les choisir et de savoir sur qui investir. Aussi, me semble-t-il, cette idée d’être doué ou non concerne moins l’art
que les affaires ou la politique.
13h
A chacun, il est donné. L’artiste est peut-être un homme parmi d’autre qui vit
la conscience qu’il lui a été donné. Il en éprouve une telle reconnaissance qu’il transmet ce don, il le donne à l’œuvre.
C’est pourquoi l’artiste est pauvre au point de ne pas avoir de don. Le don
vient d’ailleurs. L’artiste n’est qu’un corps de passage. L’art nous fait grandir parce qu’il exige de nous ce don de soi. C’est à dire le don du don. C’est ce que l’art nous apporte, une voie
pour nous perdre.
L’artiste n’est pas celui qui a du talent mais qui a le courage de faire,
alors qu’il n’a rien de plus que les autres, et pourtant, il y va. Il monte au créneau. Il prend le risque de l’œuvre et il se donne tout entier à ce qu’il a à
faire.
Il y a des gens qui disent « moi peindre, vous n’y pensez pas, je n’ai
pas de don ». Entendez dans leur propos l’orgueil, celui de vouloir être bon à l’avance, avant de se mettre à l’œuvre, avant d’être éprouvé par l’œuvre. Entendez dans ces propos une grande
couardise. Bon. Ce n’est pas bien grave.
13h30
L’art est plus du côté du sacrifice que du don. Qu’est-ce que le
sacrifice ? C’est le processus par lequel quelque chose devient sacré.
Au cœur de la sacralisation, il y a la différenciation. Quelque chose se
distingue. L’autre part est sacrifiée. C’est à dire qu’il y a quelque chose ayant de la valeur que l’on perd, pour qu’il y aie de l’autre côté, quelque chose acquière encore plus de valeur du
fait de cette perte.
L’art apparaît, lorsqu’on est prêt à sacrifier ce qui nous paraît essentiel.
Quel sacrifice permet l’apparition de l’art ? Il me semble que c’est le sacrifice du pouvoir. L’art nait du sacrifice du pouvoir. Par exemple du sacrifice de la séduction, du sacrifice de la
satisfaction. Du sacrifice du confort. L’art est dérangeant pour cela. On le sent bien. L’art apparaît parce qu’on sacrifie l’égo. On permet à ce qui nous traverse de s’exprimer. On sacrifie le
désir d’expression, on sacrifie la maîtrise de ce qui est exprimé. L’artiste ne possède pas l’art, l’art le dépasse.
Vous le sentez bien lorsque vous êtes à la manœuvre. Vous n’avez pas pouvoir
sur ce que vous faites, pas de pouvoir sur le résultat. Vous ne savez pas quand votre tableau sera terminé, ni ce qu’il signifie, s’il est bien ou non, quand il sera vendu, ni même s’il le sera
un jour. Vous sacrifiez votre confort, vous n’êtes plus dans la maîtrise ou la reproduction d’un savoir faire. Vous avez lâché le volant. Vous laissez le véhicule se mouvoir tout
seul.
14h
Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Rendez-vous début mai. Le 4 mai,
même endroit, même heure. A bientôt
Textes d’Olivier Wahl (mars 2008)